Mes articles dans AGORAVOX (qui n'est plus ce qu'il était...) -signés: ZEN)-

vendredi 14 septembre 2012

Nomadisme d'aujourd'hui (2)

 Nomadisme, individualisme, déracinement.

_______A l'extrême mobilité des capitaux, des industries et des hommes correspond, dans nos sociétés dites post-industrielles, une grande instabilité dans les modes de vie, les engagements, les choix...et dans les structures psychologiques.
Sous la pression  de l'air du temps, qui doit beaucoup aux mutations économiques, à l'esprit des affaires (Le nouvel esprit du capitalisme), le bougisme est devenu une deuxième nature, la vitesse tend à être la règle.
__On change aujourd'hui facilement non seulement de travail (par nécessité le plus souvent), de relations, affectives notamment (les divorces explosent), et les partenaires se font plus nombreux au cours d'une vie, que l'on ne conçoit plus comme liée une fois pour toutes à une seule personne. La fidélité est relativisée, comme l'attachement aux objets. On est prêt comme jamais auparavant à changer d'option religieuse ou philosophique ou à abandonner toute option définitive en ce domaine: le marché des croyances est devenu très vaste. Au gré des modes, de l'obsolescence programmée des produits constamment changeants, sous la pression constante des marchés et de la publicité omniprésente et intériorisée, le renouvellement des objets apparaît comme un impératif de bonheur, qui diffuse ses normes insidieusement.
__Le zapping devenu est une seconde nature dans les loisirs, les programmes récréatifs, les quêtes d'information sur internet ouvrant un champ d'exploration qu'une vie ne saurait combler. Le nomadisme virtuel s'est imposé.

_________________________Le zapping est aussi dans les têtes. Jusqu'à la confusion mentale. Difficulté de rester concentrés pour les plus jeunes, de mener une réflexion suivie et même de se fixer sur une lecture de longue haleine. Maladie de l'attention. qui devient un problème, comme celle d'une certaine discipline de l'esprit pour mener une réflexion conséquente et un tant soit peu approfondie. L'effort d'attention, de concentration n'est surtout pas encouragé par le milieu marchand, qui valorise au contraire  la spontanéité, l'impulsivité. Et comme les règles de l'école tendent à passer au second plan par rapport aux pulsions d'achat, à la jouissance immédiate, à l'opinion spontanée, l'esprit d'analyse et la formation critique sont perdants...Problème de relative perte de mise à distance, de maîtrise intellectuelle du réel, de contrôle de soi. Relativisme dominant.
Le nomadisme des moeurs et le bougisme des comportements et des esprits créent les conditions d'un
individu sans liens, coupé de ses racines, sans mémoire générationnelle, parfois sans lien dans le travail, le passé étant presque toujours dévalorisé au profit du présent de la jouissance et de l'avenir obsédant. Le savoir et l'autorité fléchissent.
L' individualisme , fortement encouragé par le système, comme le narcissisme (parce que je le vaux bien...) en est la cause et la conséquence, comme le culte de la performance, distillé par les nouveaux rapports managériaux dans l'entreprise, le sport et la vie courante.
La solidarité devient une  valeur en baisse et l'engagement politique, le militantisme, problématiques.
________Ces tendances font système.
On a parlé d'homme sans qualités, ou sans gravité (ayant perdu ses repères), déraciné, sans ancrage et sans attaches.
Ce n'est pas seulement un système économico-social qui est soumis à une fuite en avant à la logique peu contrôlée, ce sont aussi les hommes qui subissent à leur insu de profondes transformations internes. Les rapports de soi à soi se modifient, le rapport au temps s'altère, avec un sentiment d'urgence permanent, l'instabilité et l'inquiétude prenant le dessus sur la constance et la sérénité, le consommateur prenant le pas sur le citoyen, la consommation primant la réalisation de soi.
Mais le pessimisme ne se légitime pas en cette période de transition et de recomposition:
" Une société individualiste ne peut être viable et juste que moyennant des règles et des limites fixées au droit de chacun d'exercer sa liberté. Individualisme ne signifie pas droit de tout faire et anarchie des comportements mais souveraineté individuelle dans le cadre général de la loi.
Il ne fait pas de doute qu'une des pentes des sociétés marquées par l'éclatement des encadrements familiaux et religieux ainsi que par l'argent-roi ne conduise à l'affaiblissement de la force d'obligation de tout un ensemble de devoirs, au primat des intérêts privés, au « après moi le déluge », autrement dit un individualisme sans frein, sans souci des autres, sans respect de la loi. Tout simplement un individualisme irresponsable.
Néanmoins comment ne pas voir qu'une autre pente existe qui mène les individus à combattre les turpitudes et le racisme, à se soucier des autres, prendre en compte l'avenir de la planète, lutter pour plus de justice et de solidarité ? C'est ainsi que l'individualisation extrême de nos sociétés n'a nullement empêché la multiplication des associations et des bénévoles. C'est ainsi que les individus sont toujours capables de s'indigner, de faire acte de générosité pour les plus mal lotis de la planète. Tel est l'individualisme responsable, individualisme que l'on peut qualifier de raisonnable, autolimité, respectueux du droit des autres. Ne diabolisons pas en bloc l'individualisme qui constitue le fondement d'une société de liberté et d'innovation. S'il y a un individualisme négatif, il existe aussi un individualisme positif qui signifie indépendance d'esprit, affirmation de la personnalité singulière, esprit d'initiative et de recherche. Et aussi respect de la loi et des droits de l'Homme. L'individualisme n'est pas une malédiction, c'est aussi la chance d'une société plus humaniste, plus tolérante, plus inventive de l'avenir. L'école doit se proposer pour but non l'effacement de l'individualisme, mais le combat contre l'individualisme irresponsable afin de faire progresser l'individu libre et responsable. Aucune tâche n'est plus grande, plus cruciale pour l'avenir de nos sociétés que celle-là".

Gilles Lipovetsky



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